mardi 23 février 2010

la plus drôle des créatures

La plus drôle des créatures

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand le bourreau lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous somme écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.


Nazim Hikmet

tu vas mourir, vieille Maria

Tu vas mourir, vieille María

Tu vas mourir, vieille María,

Je veux te parler sérieusement :

ta vie fut un rosaire entier d'agonies,

elle n'eut ni homme aimé, ni santé, ni argent,

juste la faim à partager;

je veux parler de ton espérance, des trois espérances distinctes

qu'a fabriquées ta fille sans savoir comment .

Prends cette main d'homme qui paraît être celle d'un enfant

dans les tiennes usées par le savon jaune.

Frotte tes cals durs et les noeuds purs de tes doigts

à la honteuse douceur de mes mains de médecin .

Écoute, grand-mère prolétaire :

crois en l'homme qui vient,

crois dans l'avenir que jamais tu ne verras .

N'implore pas clémence à la mort

afin de voir tes caresses brunes grandir;

les cieux sont sourds et en toi commande l'obscur;

surtout tu auras une rouge vengeance,

je le jure a l'exacte mesure de mes idéaux

tes petits-enfants vivront tous l'aurore .

Meurs en paix, vielle combattante.

Tu va mourir, vielle María,

trente ébauches de linceul

te diront adieu d'un regard,

le jour proche de ton départ.

Tu vas mourir, vieille Marìa,

les murs de la salle resteront muets

même si la mort se conjugue avec l'asthme

et copule amoureusement avec lui dans la gorge.

Ces trois caresses faites de bronze

(la seule lumière qui soulage ta nuit),

ces trois petits-enfants drapés de faim,

regretteront les noeuds des vieux doigts

où toujours ils trouvèrent quelque sourire.

Ce sera tout, vieille María.

Ta vie fut un rosaire de maigres agonies,

elle n'eut ni homme aimé, ni santé, ni joie,

juste la faim à partager,

ta vie fut triste, vieille María.

Lorsque l'annonce de l'éternel repos

trouble la douleur de tes pupilles,

lorsque tes mains de perpétuelle souillon

absorberont la dernière innocente caresse,

pense à eux . . . et pleure,

pauvre vieille María.

Non, ne le fais pas !

n'implore pas clémence à la mort,

ta vie horriblement habillée de faim,

s'achève habillée d'asthme.

Mais je veux t'annoncer,

avec une voix basse et virile, les espérances,

la plus rouge et virile des vengeances

je veux le jurer à l'exacte

mesure de mes idéaux.

Prends cette main d'homme qui paraît être celle d'un enfant

dans les tiennes usées par le savon jaune,

frotte tes cals durs et les noeuds purs de tes doigts

à la honteuse douceur de mes mains de médecin .

Repose en paix, vieille María,

repose en paix, vieille combattante,

tes petits-enfants vivront tous l'aurore,

Je le jure !

Che Guevara, 1967


lettre d'un adolescent à Djamila Bouhired

Lettre d'un adolescent
à Djamila Bouhired


Ton nom est une légende
cette légende qui s'est insinuée
dans l'utérus de ma mère
et c'est ainsi que je t'ai connue
avant de naître
et c'est grâce à toi
que je suis né
.................libre

Djamal Benmerad
Journaliste, écrivain
Bruxelle

dimanche 21 février 2010

Le rêve d'un esclave noir

Le rêve d'un esclave noir

Par Alphonse de Lamartine


TOUSSAINT
Avancez,
Mes enfants, mes amis, frères d’ignominie !
Vous que hait la nature et que l’homme renie ;
A qui le lait d’un sein par les chaînes meurtri
N’a fait qu’un cœur de fiel dans un corps amaigri ;
Vous, semblables en tout à ce qui fait la bête ;
Reptiles, dont je suis et la main et la tête !
Le moment est venu de piquer aux talons
La race d’oppresseurs qui nous écrase... Allons !
Ils s’avancent ; ils vont, dans leur dédain superbe.
Poser imprudemment leurs pieds blancs sur notre herbe :
Le jour du jugement se lève entre eux et nous !
Entassez tous les maux qu’ils ont versés sur vous :
Les haines, les mépris, les hontes, les injures,
La nudité, la faim, les sueurs, les tortures,
Le fouet et le bambou marqués sur votre peau,
Les aliments souillés, vils rebuts du troupeau ;
Vos enfants nus suçant des mamelles séchées ;
Aux mères, aux époux les vierges arrachées.
Comme, pour assouvir ses brutaux appétits,
Le tigre à la mamelle arrache les petits ;
Vos membres, dévorés par d’immondes insectes,
Pourrissant au cachot sur des pailles infectes ;
Sans épouse et sans fils vos vils accouplements,
Et le sol refusé même à vos ossements,
Pour que le noir, partout proscrit et solitaire,
Fût sans frère au soleil et sans Dieu sur la terre !
Rappelez tous les noms dont ils vous ont flétris,
Titres d’abjection, de dégoût, de mépris ;
Comptez-les, dites-les, et, dans notre mémoire,
De ces affronts des blancs faisons-nous notre gloire !
C’est l’aiguillon saignant qui, planté dans la peau,
Fait contre le bouvier regimber le taureau ;
Il détourne à la fin son front stupide et morne.
Et frappe le tyran au ventre avec sa corne.
Vous avez vu piler la poussière à canon
Avec le sel de pierre et le noir de charbon ;
Sur une pierre creuse on les pétrit ensemble ;
On charge, on bourre, et feu ! le coup part, le sol tremble.
Avec ces vils rebuts de la terre et du feu,
On a pour se tuer le tonnerre de Dieu.
Eh bien ! bourrez vos cœurs comme on fait cette poudre :
Vous êtes le charbon, le salpêtre et la poudre ;
Moi, je serai le feu ; les blancs seront le but !
De la terre et du ciel méprisable rebut,
Montrez en éclatant, race à la fin vengée,
De quelle explosion le temps vous a chargée !
(Il se penche, et écoute un moment à terre.)
Ils sont là !... là, tout près,... vos lâches oppresseurs !
Du pauvre gibier noir exécrables chasseurs,
Vers le piége caché que ma main va leur tendre,
Ils montent à pas sourds et pensent nous surprendre.
Mais j’ai l’oreille fine, et, bien qu’ils parlent lias,
Depuis le bord des mers j’entends monter leurs pas.
Chut !... leurs chevaux déjà boivent l’eau des cascades ;
Ils séparent leur troupe en fortes embuscades,
Ils montent un à un nos âpres escaliers :
Ils les redescendront, avant peu, par milliers.
Que de temps pour monter le rocher sur la butte !
Pour le rouler en bas, combien ? une minute !
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Avez-vous peur des blancs ? Vous, peur d’eux ! et pourquoi ?
J’en eus moi-même aussi peur : mais écoutez-moi...
Au temps où, m’enfuyant chez les marrons de nie,
Il n’était pas pour moi d’assez obscur asile,
Je me réfugiai pour m’endormir, un soir,
Dans le champ où la mort met le blanc près du noir,
Cimetière éloigné des cases du village,
Où la lune en tremblant glissait dans le feuillage.
Sous les rameaux d’un cèdre aux longs bras étendu,
A peine mon hamac était-il suspendu,
Qu’un grand tigre, aiguisant ses dents dont il nous broie,
De fosse en fosse errant, vint flairer une proie.
De sa griffe acérée ouvrant le lit des morts,
Deux cadavres humains m’apparurent dehors :
L’un était un esclave, et l’autre était un maître.
Mon oreille des deux l’entendit se repaître,
Et quand il eut fini ce lugubre repas,
En se léchant la lèvre il sortit à longs pas.
Plus tremblant que la feuille et plus froid que le marbre,
Quand l’aurore blanchit, je descendis de l’arbre
Je voulus recouvrir d’un peu du sol pieux
Ces os de notre frère exhumés sous mes yeux.
Vains désirs, vains efforts ! De l’un, l’autre squelette,
Le tigre avait laissé la charpente complète,
Et, rongeant les deux corps de la tête aux orteils,
En leur ôtant la peau les avait faits pareils.
Surmontant mon horreur : « Voyons, dis-je en moi-même,
Où Dieu mit entre eux deux la limite suprême ;
Par quel organe à part, par quel faisceau de nerfs,
La nature les fit semblables et divers ;
D’où vient entre leur sort la distance si grande ;
Pourquoi l’un obéit, pourquoi l’autre commande. »
A loisir je plongeai dans ce mystère humain,
De la plante des pieds jusqu’aux doigts de la main ;
En vain je comparai membrane par membrane :
C’étaient les mêmes jours perçant les murs du crâne.
« Mêmes os, mêmes sens, tout-pareil, tout égal,
Me disais-je ; et le tigre en fait même régal,
Et le ver du sépulcre et de la pourriture
Avec même mépris en fait sa nourriture !
Où donc la différence entre eux deux ?... Dans la peur.
Le plus lâche des deux est l’être inférieur. »
Lâche ? Sera-ce nous ? Et craindrez-vous encore
Celui qu’un ver dissèque et qu’un chacal dévore ?
Alors tendez les mains et marchez à genoux :
Brutes et vermisseaux sont plus hommes que nous !
Ou si du cœur du blanc Dieu nous a fait les fibres,
Conquérez aujourd’hui le sol des hommes libres !
L’arme est dans votre main, égalisez les sorts !
LES NOIRS, avec acclamations.
Liberté pour nos fils, et pour nous mille morts !
TOUSSAINT.
Mille morts pour les blancs, et pour nous mille vies !...
Les voici, je les tiens ! leurs cohortes impies
Sur nos postes cachés vont surgir tout à coup.
Silence jusque-là ! puis, d’un seul bond, debout !
Qu’au signal attendu du premier cri de guerre,
Le peuple sous leurs pieds semble sortir de terre !
Chargez bien vos fusils, enfants, et visez bien !
Chacun tient aujourd’hui son sort au bout du sien.
A vos postes ! allez !
(Ils s’éloignent. Toussaint rappelle les principaux chefs, et leur serre
la main tour à tour.)
A revoir, demain, frère !
Ou martyrs dans le ciel, ou libres sur la terre !
(Après un moment de silence. )
Mais il faut vous laisser conduire par un fil,
Sans demander : « Pourquoi ? Que veut-il ? que fait-il ? »
Que chaque âme de noir aboutisse à mon âme !
Toute grande pensée est une seule trame
Dont les milliers de fils, se plaçant à leur rang,
Répondent comme un seul au doigt du tisserand ;
Mais si chacun résiste et de son côté tire,
Le dessin est manqué, la toile se déchire.
Ainsi d’un peuple, enfants ! Je pense : obéissez !
Pour des milliers de bras, une âme c’est assez !
LES NOIRS.
Oui, nous t’obéirons : toi le vent, et nous l’onde !
Toussaint sur Haïti, comme Dieu sur le monde !
TOUSSAINT.
Eh bien ! si vous suivez mon inspiration,
Vous étiez un troupeau : je vous fais nation !
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......................................................................
(Ils tombent à ses pieds.)


Alphonse de Lamartine

Fragment publié en 1843.
ps: Extrait de "Recueillements poétiques",1839 (Édition de 1863)

VOCATION


Vocation


Un soir il lui dit :

Réveille-moi tôt

je pense mourir demain


Ils passent leur temps à mourir

à l’ombre d’un olivier

à la sortie de la mosquée

où à l’entrée d’un poème


Ainsi en est-il

des habitants de Gaza :

chaque fois que l’un tombe

le suivant se présente

au guichet de la mort


Mais vous verrez

désormais

ils ne feront pas que mourir



Djamal Benmerad
Journaliste, écrivain
Bruxelles

CALIBRE

Calibre

Ils comptent une à une

les vertèbres de nos jours

pendant qu’à notre tour

nous crions dans l’arène :

Ghaza ! Ghaza !

Ceux qui vont mourir te saluent !


Mais ne t’inquiète pas

mon amour

les vertèbres de la Résistance

font du douze millimètres



Djamal Benmerad
Journaliste, écrivain
Bruxelles

L'homme manquant

L’homme manquant

« Vous n’êtes guère nombreux »

me dit le dictateur avec mépris

Alors j’ai compté mes hommes

il en manquait un :

celui qui est parti

...............déposer la bombe


Djamal Benmerad
Journaliste, écrivain
Bruxelles